mercredi 13 juin 2012

93. Pâques à Saint Démon (2)


La chambre de Samuel était débarrassée de son lit, de la table de nuit et du meuble de toilette où étaient posées vasque et aiguière. 
On étendait ensuite des tapis au sol, de manière à couvrir presque toute la surface de la chambre.
À partir de cet instant, chacun avait pour consigne d'ôter ses chaussures sur le seuil, les enfants avaient intérêt à s'y conformer. 
Les frères de Sara étaient appelés pour porter des tables basses qu'ils posaient l'une près de l'autre au droit de la fenêtre.

Sara et Rachel couvraient les tables de tissus multicolores de manière à ne faire apparaître qu'une vaste surface.
Sara et Rachel dressaient ensuite la table du Seder.Au centre de la Table, elles déposeraient un plateau de cuivre qu'elles avaient fait briller soigneusement avec le Mirror.
Je me souviens de la bouteille de Mirror, de son bouchon qui se vissait et des chiffons noircis, de Rachel dont le bras s'agitait. 

Rachel faisait briller les cuivres comme pas deux.
Sur le plateau du Seder, Semia posait un os de l'agneau, un oeuf dur, au centre, côte à côte sur l'assiette, la couvrait d'un carré de soie.
Autour de ce centre, Semia disposait sur le plateau le bol de "mortier" fait de figues écrasées, les "herbes amères", branche de céleri. 
Rachel égrenait une grenade dans une coupe, l'arrosait de fleur d'oranger, posait la coupe sur le plateau et y plongeait la petite cuillère.
Je me souviens que la petite cuillère était en argent et délicatement ouvragée.

Sara apportait la motte de beurre et y plantait le louis d'or qui restait, d'une année sur l'autre, dans un tiroir gardé secret.
Il fallait encore installer les galettes, qui, napperons ronds et ajourés, racontaient la sortie d'Egypte et la traversée précipitée du désert.
"Ils fuyaient et n'avaient pas le temps de laisser lever la pâte avant de la cuire".

Chaque objet à manger était indispensable à la prière et aux récits que feraient les hommes avant le repas.
Le verre du kiddouch rempli de vin à ras bord, solennel, au pied contourné, posé dans une soucoupe colorée et que les convives se passeraient.
En lieu et place des assiettes, Sara et Rachel posaient les Livres. 
Semia apportait pour finir les coussins et les installait sur les tapis autour de la table, autant que d'hommes et au moins dix.

(à suivre...)
LB 

lundi 11 juin 2012

93. L'Etat colonial

Lila écrit le pouvoir colonial avait plus d'un tour dans son sac. 
Lila écrit, après avoir envoyé des conquérants prêts à toutes les cruautés, l'Etat colonial prêche la nécessité de la pacification. 
Lila note, le colonialisme cherche alternativement à tuer les résistants, à utiliser les conflits entre les groupes sociaux à son profit, à tracer de nouvelles frontières internes en utilisant des règles administratives, même si elles contredisent les lois de la métropole... 
Lila écrit, quand la résistance resurgit sous forme de rébellion, l'Etat colonialiste envoie à nouveau ses généraux et ses armées... 
L'Etat colonial adapte ses règles administratives pour soutenir l'action de ses soldats. Les constructions, toutes les constructions sont prises dans les mailles du filet mettant en place l'oppression coloniale. L'instruction est commandée par les nécessités de maintenir les inégalités inhérentes à la situation de Colonie du territoire occupé. 
Lila note encore, la politique sanitaire est orientée de manière à protéger en priorité les populations alliées au colonisateur. 
L'Etat colonial est à même de créer administrativement, à partir de peuples autochtones, des populations qui auront des droits sur d'autres. 
L'Etat colonial maquille les guerres de conquête en missions civilisatrices. Il trouve ses chantres pour sa propagande. 
Lila écrit que l'Etat colonialiste met ensuite en place un maillage administratif. Lila propose de l'appeler la Guerre de Papier. 
Lila écrit, ainsi la Colonie ne connaît jamais la paix car se succèdent ou coexistent sans cesse la Guerre de Papier et la Guerre des Armes. 
Quand se déclenche la Guerre de Libération, l'Etat colonial pousse à l'extrême Guerre des Armes, Guerre de Papier et leurs combinaisons.

Lila disait que ses grands parents avaient vécu comme tous les habitants du pays de leur naissance dans les mailles du filet colonial. 
Jeanne savait que chaque acte de ses parents avait été pris, et toute son enfance, dans la trame tissée par l'Etat colonial.

L'engagement du Père dans l'école laïque, son union avec Sara, la Cité du Bonheur montraient que toute liberté était bornée par l'état colonial.

(à suivre...)
LB

dimanche 10 juin 2012

92. Cité du Bonheur



L'appartement devenait une prison où Sara savait que les idées du Père les avaient peu à peu enfermés.


Dans la Cité du Bonheur, l'appartement lumineux était devenu une prison où Sara savait que les idées du Père les avaient peu à peu enfermés.


Seuls la famille de la speakerine de la Radio arabe et les Redouane saluaient encore Sara dans l'escalier.

Les voisins du Rez de Chaussée allaient en ville manifester à l'appel des Généraux et frappaient sur les casseroles quand il fallait. 

Deux des appartements s'étaient vidés, les Santillon et les Lanet étaient répartis en France d'où ils étaient récemment venus.
On n'entendait plus Monsieur Lanet jouer interminablement sur son piano "On a volé la bague à Jules" et sa fille ne venait plus pour le goûter. 
L'immeuble pourtant avait vu se côtoyer les parfums de l'huile d'olive, de l'huile d'arachide et ceux de la cuisine au beurre.

Mais Sara savait que les méthodes de cuisson elles-mêmes étaient maintenant atteintes par la hiérarchie et les lignes de fracture coloniale.
Avant leur départ, les Lantillon avaient commencé à se plaindre de l'odeur de l'huile d'olive.
Sara elle, prétendait que le beurre diffusait un parfum bien plus fort et que seule l'huile d'arachide avait la vertu d'être parfaitement inodore.
L'huile d'arachide ne pouvait déranger les voisins. Pour en être plus sure, Sara fermait la porte de la cuisine et, de surcroit, celle du couloir.

On en avait fini depuis longtemps avec les échanges d'assiettes de gâteaux pour Pourim ou L'Aid.
On n'allait plus chercher le sucre, le verre de farine ou l'oeuf qui manquait.

(à suivre...)
LB

jeudi 7 juin 2012

91. Le fusil



Chez Louise, il y avait un fusil caché dans la soupente, au dessus de l'évier, Louise disait toujours le lévier.
Après le blocus du Quartier, chaque immeuble avait été visité, on appelait cette pratique : le ratissage.

D'abord, la Radio avait donné l'ordre du désarmement, chacun devait apporter ses munitions dans les commissariats.
Tout était étrange, car les commissariats eux mêmes avaient participé à la sédition.

Le plus jeune frère du Père avait caché lui même le fusil dans la soupente, et le Père l'ayant su, était devenu furieux.
Comment pouvait-on mettre Louise ainsi en danger et compter sur son infirmité pour échapper au ratissage systématique du Quartier ? 
Comment le jeune Frère osait-il ? Crier des âneries, les dimanches autour d'un gigot était une chose, en faire était tout différent. 

Sara voyait que tous devenaient fous.

Le Père disait que les armes ne protégeaient en rien et favorisaient, d'une manière ou d'une autre, les meurtres. C'était tuer et être tués.

Le père insistait sur le "et".
Le Père avait toujours refusé la possession d'une arme dite de défense et le jeune Frère se moquait de lui et de ses théories.
La Guerre aidait les frères à régler leurs comptes.


La Guerre replongeait les frères dans les comptes mal réglés de l'enfance.
La Guerre fracturait doucement les familles.La Guerre montrait déjà les prémisses des ruptures prochaines.
La Guerre brisait la fragile harmonie des animosités tempérées.
Les Dimanches étaient devenus de plus en plus orageux, puis tonitruants. Ensuite, chacun était resté chez soi arguant du danger de circuler.

L'appartement dans la Cité du Bonheur devenait une île dans la tempête de la Guerre.
Le Père disait, ici, aimer la déclaration universelle des Droits de l'homme conduit à la plus grande des solitudes et à notre isolement.
Le Père dit, rassembler les hommes de bonne volonté est devenu impossible et il n'y a plus de place pour eux ou alors ils sont morts. Toutes les chances ont été perdues.


(à suivre...)
LB


lundi 4 juin 2012

90. Bab el Oued


A Bab el Oued, l'immeuble de la rue du Résistant Sans Grade était près de l'avenue où passait les tramways, une petite rue perpendiculaire.
Louise et David habitaient au numéro 5 et au cinquième étage dans le deux pièces, avec leurs quatre enfants.
Là que le Père avait grandi, là dont le Père partait pour aller dormir chez une tante mieux logée quand le petit dernier est né. 
Là que Louise est restée avec ce dernier fils après la mort de David et le départ progressif des plus grands.
Là que Louise, ayant perdu la vue, pouvait se déplacer sans aide, dans cet appartement dont elle connaissait chaque espace et chaque recoin.


Là qu'elle était assise des heures à faire de petites pâtes, les roulant une à une entre pouce et index, les laissant tomber sur un plateau.



Parfois, elle s'arrêtait pour évaluer les quantités et avec la paume de sa main enfarinée, elle faisait rouler les petites formes oblongues.



Elle avait la tête dressée comme pour regarder au loin droit devant elle. Cela lui donnait un air de grave méditation.
La fabrication des pâtes se trouvait parée d'une étrange solennité. Quand le plateau était plein, il fallait encore les faire sécher.

C'est là, au 5 Rue du Resistant Sans Grade, au cinquième étage de l'immeuble, non loin du tramway, que j'ai su la haine de Louise pour Sara.
C'est là que le Père et Sara ont dû habiter entre la maison du Village au Bord de L'eau et la Cité sur les Hauteurs de la Ville Blanche. 
Je me souviens avoir entendu Louise calomnier Sara en son absence.

Là, a commencé une petite guerre en famille au beau milieu de la Guerre qui ne disait pas encore son nom.
Sara se souvient et dit : devant tous, toute petite, tu as répété tous les mots blessants. La construction de la Cité sur les Hauteurs n'était pas achevée.


(à suivre...)
LB 

89. La Juva4



Je me souviens de Pâques à Saint Démon où nous allions en Juva4. Seul le Père conduisait. Sara suivait sur la carte. Nous trois à l'arrière.
Le voyage était long et nous nous disputions pour ne pas "être sur la barre" du siège arrière.


Sara et le Père calculaient la durée du trajet en tenant compte d'une vitesse moyenne de 60 kilomètres-heure.
Le Père n'en perdait jamais une, pour tenter de nous intéresser à un de ses problèmes de mathématiques.

Les tournants donnaient la nausée surtout entre le Village des Asphodèles et la Ville Blanche.
Avez vous connu les Juva4?
Je me souviens, que la Juva4 était toute en rondeurs. Le tissu qui tapissait l'intérieur avait l'apparence du velours et le toucher rugueux.  
Il y avait le relief du logement de la roue de secours sur le haillon du coffre.
Nous nous arrêtions sur le bord des routes pour manger sur une vieille nappe posée au sol, ou assis sur le siège de la Juva portes ouvertes.
Pour le voyage, Sara avait préparé la Glacière que le Père avait installée dans le coffre avec les outils et la valise.

Je me demande combien devaient coûter ces engins. On les usait jusqu'à la corde. Pas question d'en changer tous les deux ans...
Quand nous nous arrêtions, des gens arrivaient, des enfants ou des vieux qui échangeaient avec Sara des salutations en arabe.
Pâques à Saint Démon rassemblait chaque année toute la famille, c'était comme une fête de l'Aïd el k'bir ou un Noël.
Chacun prenait la route et les chemins convergeaient vers la maison de Rachel et Samuel qui avaient fait les préparatifs.
Et puis Samuel est mort, et la Guerre a commencé à durer, Sara n'a plus voulu prendre la route avec les enfants.

(à suivre...)
LB

mardi 22 mai 2012

88. Le Musée des Armées

Jeanne dit à Lila, le Musée des Armées célèbre le cinquantenaire de la Guerre d'Indépendance.

Lila dit, l'Armée française se souvient des Guerres en Algérie. 
Lila dit, il y a eu plusieurs guerres dans ce pays, on les a d'abord appelées conquête puis soulèvements, rebellion, et enfin évènements. 
Lila note, il y a eu plusieurs guerres de Papier, une guerre administrative presque continue, on l'appelait pacification. 
Note : 1863. Les tribus de l'Algérie sont déclarées propriétaires des territoires dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle. 
Lila écrit, Napoléon III fait figure de visionnaire, il envisage de créer un Royaume Arabe. 
Lila lit que Thomas-Ismaïl Urbain, conseiller de Napoléon III pour l'Algérie, est né en Guyane, converti à l’islam et époux d’une musulmane. 
Lila note, 1860, une partie des Européens spécule sur des terres enlevées aux musulmans au moyen de procédures de "cantonnement des tribus". 
Le Senatus Consulte de 1863 déclare les tribus d'Algérie propriétaires des terres dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle. 
Lila note encore, le Senatus Consulte de 1865 ouvre la citoyenneté française aux musulmans à condition qu'ils renoncent au statut coranique. 

Rachid écrit à Lila que ce n'est pas si simple. 
"L’article 2 du Senatus Consulte stipule que, les membres d’une même tribu seront répartis entre les douars auxquels se rattache la tribu". 
"L’unité tribale traditionnelle est remplacée par une organisation administrative dont le noyau devient le douar et non plus la tribu." 

Lila écrit, pour conserver l'Algérie, il y avait deux solutions, faire immigrer des Européens très nombreux ou se concilier les musulmans. 
1865. Napoléon III écrit à Mac Mahon que l'Algérie est "un royaume arabe, une colonie européenne, un camp français". 

Sara dit, les détails de la Guerre de Papier sont infinis, mais tout est simple quand on a compris qu'il s'agissait de créer la Domination. 

Lila continue de noter : Mac Mahon souhaitait 600 000 émigrés européens, or l'émigration en Algérie était alors très faible. 

La vieille Sara dit à Lila : ma petite, tu cherches les racines de notre exil, elles sont là, dans cette histoire d'avant même ma naissance. 
Elles sont là, exposées sur ces murs du Musée des Armées. 


(à suivre...) 
LB

mercredi 16 mai 2012

87. Rumeurs de plasticage


Jeanne se souvient qu'un jour, il a été question d'un projet de plasticage dans l'immeuble de la Cité. Ce devait être vers la fin de l'année soixante. 
Sara et le Père parlaient du plasticage possible, de cette voix qui enjoint aux enfants de ne rien entendre.
La famille Kerrouche venait d'aménager, à l'étage au dessous, dans l'appartement des Santillon. Fadela Kerrouche était speakerine d'une radio de langue arabe.
Jeanne se souvient que la venue des Kerrouche avait mis fin aux colères du Père causées par les travaux de couture où Sara s'était obstinée.
La crainte de plasticage faisait parfois murmurer Sara et le Père. 
Ils avaient fait la paix, car depuis le départ des Santillon, la machine à coudre électrique s'était presque tue.
Sara s'était résignée à ne confectionner que quelques vêtements pour elle ou les enfants.

(à suivre...)
LB 

mardi 15 mai 2012

86. Les parachutistes

Je me souviens quand les parachutistes se sont installés dans la Cité, ils avaient réquisitionné le Garage sous le terrain de tennis. 
Parfois, ils défilaient sur l'Avenue, en un petit groupe, avançant quatre de front, chantant un chant grave coupé d'un silence sur deux pas. 
Je me souviens du soir où de la fenêtre de l'appartement dans la Cité, j'ai vu trois parachutistes enfoncer une porte à coup de Rangers. 
Je me souviens qu'un des "bérets rouges" frappait avec la crosse d'une mitraillette sur la porte, que la porte a cédé et qu'ils ont disparu. 
Je me souviens du Général Massu et d'avoir pensé que son nom même était une violence.
Les parachutistes étaient-ils basés là parce que la Cité était bâtie à la lisière d'un quartier arabe ?
De la fenêtre de l'appartement de la Cité, on voyait les petites maisons, et les silhouettes des femmes sur les terrasses du quartier arabe.


L'école primaire de la Cité était prévue pour accueillir tous les enfants des environs.


Les terrassements de la Cité commencent en 1953 : projet de mêler les populations d'origines diverses sur les hauteurs de la Ville. 
Dans la Cité, on avait bâti deux écoles, un marché couvert, des jeux d'eau, une esplanade arborée, l'immense garage et le terrain de tennis.
L'architecte était Fernand Pouillon. Dans un bassin, des dauphins de pierre avec leurs jets d'eau.
Pouillon aurait-il pu imaginer que le Garage sous le tennis abriterait un régiment de parachutistes, et la torture ? 

(à suivre...)
LB

85. Louise


Entre Sara et le Père, on parlait de mésalliance, et la religion commune n'y faisait rien.
La famille du Père avait commencé les hostilités et disait de Sara qu'elle était une "chaouía", une fille de paysan.
La famille de Sara avait eu des échos de ce mépris et avait commencé à dire que le Père était fils de brocanteur et manquait de religion.
Je me souviens que le Père disait qu'il ne savait pas lire, il fallait entendre qu'il ne savait pas déchiffrer l'hébreu du Livre Sacré.
Le Père, tout instituteur qu'il était parvenu à être, n'avait jamais réussi à assimiler la lecture de l'hébreu et en souffrait.
Les frères de Sara lisaient trois langues, en parlaient deux. Samuel parlait mieux l'arabe que le français.
Samuel et Rachel se disputaient et se disaient leurs secrets dans l'intimité de la langue arabe.
Louise ne parlait que français et l'espagnol semblait perdu pour elle depuis longtemps.
Louise s'enorgueillissait d'habiter la ville et voulait la réussite du Père, son fils aîné, contre David qui le voulait au magasin.
Pour Louise, avoir un fils aîné instituteur, n'était pas tant enseigner qu'approcher le destin enviable des fonctionnaires français.
Pour Louise, avoir un fils aîné qui épouserait une femme dont les parents parlaient arabe était descendre dans l'échelle de l'état colonial.
Louise qui venait d'entrer dans le veuvage engagea sa guerre personnelle contre Sara qui lui volait son fils aîné, promu soutien de famille.
Louise voulait oublier son enfance passée dans la basse Casbah entre le Marché et la rue de la Synagogue.
Louise avait gravi les cinq étages de l'immeuble de la rue du Sans Grade où elle s'était installée avec David, juste revenu des Dardanelles.
Louise avait économisé secrètement en mettant des pièces de cinq sous dans une boîte de fer blanc pour que le Père puisse étudier.
Louise avait protégé les Livres et les Cahiers de son fils, des colères de David qui, de rage, faisait tout passer par le balcon.
Maintenant David était mort.
Et son fils choisissait d'épouser une femme de Saint Démon, dont les parents parlaient arabe et s'habillaient comme des "indigènes".
Louise se rendit à Saint Démon pour les présentations, fut prise le deuxième jour de violents maux de tête et perdit la vue.

(à suivre...)
LB

dimanche 13 mai 2012

85. Salah Guemriche


Je lis "Alger la Blanche" biographies d'une ville de Salah Guemriche.

Les écrivains du XIXè font de la Ville une femme ou une bête fauve, ensorceleuse, Circé d'Afrique.
La palme est à Jean Lorrain : " nonchalante Circé d'Afrique aux yeux gouachés de khôl, implorants et si noirs sous leurs longues paupières."
Léon l'Africain s'appelait Hassan Ibn Mohamed El-Fassi.
Le géographe arabe de Cordoue El-Bekri s'appelait Abou Oubaïd Abdallah ibn Abd el-Azz ibn Mohamed el-Bekri.
"La Casbah n'est pas un quartier, c'est la conscience endormie d'une civilisation." dit Himoud Brahimi alias Momo l'Illuminé de la Casbah.
Le navire à roues "Le Sphinx" fait partie de l'armada française qui part de Toulon pour conquérir Alger.
Le Sphinx revient annoncer la conquête d'Alger. En 1833, le Sphinx, encore lui, emporte l'obélisque égyptienne vers la Place de la Concorde.


La Méditerranée a vu tant de naufrages, les pirates et les guerres, et puis plus rien, jusqu'aux noyés qui tombent des esquifs de migrants.
La Ville est d'abord comptoir phénicien, baptisé Ikosim, devient le municipe Icosium puis est livrée comme butin à Ptolémée de Maurétanie. Ptolémée de Maurétanie, fils de Juba II, roi numide élevé par Octavie sœur d'Octave, épouse Claphyra, veuve d'un fils d'Hérode Ier le Grand. Icosium était une cité berbère et pour une part judéo-berbère.

Lors du creusement du métro d'Alger, on exhume les vestiges d'une basilique paléo chrétienne du IVè siècle.

Je me souviens que le Père disait qu'il allait se baigner chaque matin d'été à la Pointe Pescade.
Sur la photographie en noir et blanc, à bord crénelé, on voit le Père en maillot de bain, debout, adossé à un rocher. Il regarde l'objectif.
Le Père a une main posée sur la pierre, une jambe croisant l'autre, son corps suivant une courbe, arc de cercle, dont la main est le centre.
Salah Guemriche écrit qu'aujourd'hui la Pointe Pescade a le nom d'un écumeur des mers du XVIème qui devint amiral d'Alger : Raïs Hamidou.
J'apprends que le Lycée a accueilli entre 1942 et 1945 le siège de la France libre. J'apprends que le peintre Louis Fernez a conçu les gravures des timbres le Coq français et la Marianne d'Alger, en 1944.
J'apprends que le peintre Louis Fernez, ancien élève de l'école des Beaux Arts d'Alger a conçu la décoration du Lycée.
J'apprends que François Mitterand, en novembre 1954, a dit peu de jours après le déclenchement de la Guerre : "L'Algerie, c'est la France !"


Salah Guemriche raconte le cinéma en Algérie et dit que les algériens y sont le plus souvent invisibles.
Je regarde Pépé le Moko de Julien Duvivier avec Jean Gabin dans la Casbah transformée en maquis pour cambrioleur venu de Paris.
Le commissaire Slimane de Pépé le Moko est arabe, et ressemble à s'y méprendre à une caricature des années 30, du juif vu par les européens.
Régis habillé du vêtement des autochtones ressemble à Tartarin de Tarascon venant chasser les lions.
Les femmes dans Pépé le Moko sont à l'honneur. Frehel chante un moment de sa vraie voix poignante sur fond de sa voix cassée de microsillon.

(à suivre...)
LB

samedi 28 avril 2012

84. Le système colonial


Lila dit, il y a une archéologie de la Guerre, ces hommes qui cherchaient leur avenir, malgré le mépris ou les roueries du colonisateur.
Lila dit, il faudrait écrire une archéologie des discours, il faudrait lire ce qu'avant les déflagrations de l'Europe, ces hommes pensaient.
Lila dit, il faudrait lire ce que l'état colonial leur répondait.

Lila dit, il faudrait lire les débats à l'Assemblée, sur les nationalités et l'octroi de la nationalité française en Algérie avant 1939.

Lila note, 1840, Leblanc de Prebois, "De la nécessité de substituer le gouvernement civil au militaire pour la victoire de la colonisation".

Chaque pierre, chaque parcelle, chaque habitant de ce pays était marqué du sceau de l'injustice qui l'avait fondé, aucun moyen d'y échapper.
Jeanne disait à Lila que le chemin vers la connaissance du fait colonial passait inévitablement par la honte.


Jeanne disait à Lila que le système colonial insufflait en chaque enfant qui naissait en ce pays la part d'injustice qu'il devrait porter.
Jeanne disait que le système colonial était fait de papiers qui règlementaient les inégalités de droit, traçaient les frontières invisibles.
Jeanne disait à Lila que l'état français avait mis un siècle à tisser ce maillage mortifère, par la guerre des Armes et la guerre de Papier.
Jeanne disait à Lila, quand tu naissais dans ce pays, pour ne pas avoir à vivre de l'injustice, il aurait fallu cesser de respirer.

(à suivre...)
LB

mardi 24 avril 2012

83.Le Bain Maure

Je me souviens du bain maure de Saint Démon.
Je me souviens qu'on entrait, d'abord dans une salle couverte de faïences bleues, autour de laquelle, longeant les murs, des bancs maçonnés.
Je me souviens ensuite de la vapeur qui emplissait l'espace d'une pièce voûtée et entourait les corps dans la pénombre.
Je me souviens des petites vasques semi-circulaires et de l'eau fraîche qui coulait des robinets de cuivre à notre hauteur.
Je me souviens du savon de Marseille, du vinaigre, du gant de crin, des récipients de cuivre, des peignes en os et des petites casseroles.
Je me souviens des flaques et des glissades dans l'eau savonneuse.
Je me souviens de l'eau fraîche qui coulait sur nos corps brûlants.
Je me souviens du moment où il fallait cesser de jouer pour être sérieusement lavées.
C'est la tante Semia qui lavait le mieux. Elle commençait par le savon de Marseille, une bonne couche partout, y compris la tête.
Je me souviens du gant de coton qu'il fallait tenir des deux mains, bien appliqué devant les yeux bien fermés.
La tante Semia était, dans le lavage, précise et méthodique, après le savonnage, le frottage, et lève le bras et puis l'autre et lève le pied.
Je me souviens qu'installés tour à tour entre les jambes de Semia, nous faisions le dos rond, bras repliés, comme dans le ventre d'une mère.
Je me souviens que Semia nous apprenait le frottage qui rendait propre comme un sou neuf, qui faisait la peau parfaitement douce.

Je me souviens qu'apparaissait, alors, sous nos mains, la preuve même que nous avions été jusque là sans le voir, "sales comme des peignes".
Je me souviens que Semia donnait à chacun un morceau du savon de Marseille coupé au couteau, et qu'elle l'adaptait à la taille de nos mains.
Je me souviens qu'il fallait faire le "décrassage" à main nue avant tout savonnage, dans la vapeur qui avait amolli nos peaux.

(à suivre...)
LB

lundi 23 avril 2012

82. Enfants dans la Guerre (5)

Que cherchons-nous, nous qui avons été des enfants dans la Guerre, que cherchons nous en interrogeant sans cesse ce passé ? 
C'est que nous avons été des enfants dans ce pays et que, comme chacun, nous faisons, approchant nos vieux jours ce tout dernier retour. 
C'est que le tissu de notre enfance était cette Guerre, notre enfance a eu lieu sur la scène de ces combats. 
C'est que nous étions là, dans notre impossibilité d'agir, et que, comme les enfants, nous imaginions participer au monde en héros. 
C'est que notre pensée posait ses fondations au creux de nos enfances, cette pensée mêlée qui reste pour la vie, chevillée en les cœurs. 
C'est que cette pensée a creusé ses sillons au fond desquels notre vie a germé, sans abri contre les bruits ni les combats du monde. 

(à suivre...) 
LB

dimanche 22 avril 2012

81. Le visage de Ben Bella

Je me souviens de Ben Bella, et d'abord de son nom qu'il aurait fallu prononcer, en doublant la lettre l d'un léger enroulement de la langue. 
Je me souviens du nom de Ben Bella qui était prononcé Bene Béla en détachant bien les syllabes avec l'accent appuyé sur le a. 
Je me souviens qu'on disait à propos de Ben Bella "terroriste","hors la loi" ou "rebelle" mais pas "fellagha" ni "embuscades".
Je me souviens des images de Ben Bella et ses compagnons, les deux mains tenues devant eux, menottées.
Je me souviens que, ce jour là, Ben Bella a eu un visage et un corps et que j'ai bien vu qu'il ressemblait aux frères de Sara.


Lila dit, ce détournement de l'avion, transportant Ben Bella et le GPRA, a été un tournant fatal de cette Guerre absurde et perdue d'avance. 
Lila dit, c'était seulement deux ans après le déclenchement de la lutte armée, et la Guerre allait encore durer six ans.


Lila dit, c'est à ce moment que tout se noue, que le futur s'annonce, le Journal s'amuse et titre "un Coup de Théâtre". 
Lila dit, les négociations avaient commencé, l'arrestation de Ben Bella est le moment de la prise de pouvoir du militaire sur le politique. 
Lila dit, après le détournement de l'avion, coups fourrés et coups d'état se succèdent, mensonges au zénith, le Théâtre des combats s'étend. 
Lila dit, on en revient toujours à cette Guerre de Papier : comment donc négocier avec des êtres qu'on considère comme inférieurs en droit ? 
Lila dit, la Guerre de Papier était le nerf de la Guerre, son coeur, le point névralgique des malheurs. Ses crimes précédaient les meurtres. 
Les crimes de Sang ont été remplacés par les crimes de Papier et les crimes de Papier ont fini en crimes de Sang.

(à suivre...)
LB