lundi 3 décembre 2012

E. Jean Amrouche

Marc m'envoie ce texte d'Etoile secrète de Jean Amrouche

« J'ai respiré la chair du monde et le monde dansait en moi, j'étais à l'unisson de la sève, à l'unisson des eaux courantes, de la respiration de la mer. J'étais plein du rêve des plantes, des collines ensommeillées comme des femmes après l'amour.Mais j'ai perdu l'esprit d'enfance, l'accord parfait aux Rythmes Saints. Ma bouche s'est emplie de l'âcre saveur de la connaissance et la musique du monde qui ruisselait au printemps de l'enfance peu à peu s'est évanouie dans le pas solitaire du sang.Entre les Choses solitaires où flotte un souvenir de Lumière s'est épaissie la nuit de l'homme »

dimanche 2 décembre 2012

D. Souvenirs de Larbi (2)


Larbi écrit

La guerre d'Algérie a été une terrible épreuve pour les populations civiles.
Les enfants ont entendu parler d'évadés, ensuite de HLL (hors la loi) et presque en même temps de moudjahidines (ceux qui font le djihad, en ce temps là, cela n’avait pas de connotation religieuse).
Les femmes se sont mises à chanter, en travaillant, des chants improvisés de glorification du moudjahid.
On les chantait en revenant des champs et puis, on les oubliait. Ils revenaient sur les lèvres comme un secret de famille, connu de tous.
Par chance, et surtout, parce que mon père nous a évacués de Kabylie, je n'ai vu qu'un seul mort, mon copain Safiane tué par un harki.
En 1962, j'ai vu un jeune français agoniser dans un terrain vague, devant la caserne des Eucalyptus; les soldats ne sont pas sortis le secourir...
Enfants, puis adolescents, nous étions des coffres forts ambulants de secrets de famille.
Les pires qui touchaient aux viols des personnes étaient effacés de nos mémoires. A ce jour!
On jouait aux jeux de nos âges; pas à la guerre...
Le plus triste: rencontrer le regard vide de ceux qui ont vu ou vécu des horreurs...

Si c'est une catharsis, elle est pénible, mais en est-ce une...

Jeanne, parlons d’autre chose.

C. Souvenirs de Larbi


Larbi écrit 

Mes souvenirs sont pénibles, Jeanne.

Souvenir d'un collégien qui a vu son prof de sciences habillé en "territorial" commander un peloton d'éxécution à Boufarik et faire justice en tuant un jeune homme arrêté par la foule  après avoir lancé une grenade.
Souvenir d'un petit algérois qui a vu un camarade de quartier tué par un harki de la SAU (SAS) pris de panique quand le jeune a mis la main à la poche; il cherchait une boîte de tabac à priser: Mekla!
Souvenir de jeunes arabes dénonçant leur voisin de type européen qui se rangeait du côté des français quand il y avait des rafles. Ce voisin a fini par être arrêté; il était membre d'un réseau FLN.
Souvenir de Marie de la cité "Les dunes" sur la route de Fort de l'eau qui laissait les petits arabes l'embrasser ("petits" comme Little big man!)
Souvenir de la DST qui balançait des arabes du 3éme étage des immeubles de la CIA (Compagnie Immobilière d’Algérie).
Souvenir d'une rafle à Constantine et les soldats laissent les chiens surveiller les arabes exposés au soleil de juillet.
Souvenir de  la rue Michelet d'Alger jamais empruntée sur toute sa longueur, seulement traversée.
Souvenir de la première 404, de la DS 19, de la SIMCA 1000.
Souvenir de la Casbah barbelée et de ses "hôtels": Sphinx, Chat noir, Versailles, du 14 juillet, de Cythéria où la police des moeurs faisait des descentes, pour s'offrir de la bière Pils ou 33 export !
Souvenir des slaloms d'évitement des barrages de la police, des bérets rouges ou verts...
Souvenir du livre "Le dernier quart d'heure" d'Albert-Paul Lentin qui reste un pur exemple de l'expression de ces pieds-noirs qui avaient pris le parti des algériens.
Souvenir des articles de Mauriac et de JJSS...
Souvenir de la poignée de main refusée à de Gaulle à Tébessa.
Souvenir de la récupération du drapeau algérien abandonné par un manifestant qui a refusé de le reprendre, car il était visé par les grenadiers qui lançaient leurs grenades à partir d'hélicoptères.
Souvenir des 20 camarades de l'école primaire tués le même jour par l'armée, parce qu'ils auraient pu prendre le maquis.

Mes souvenirs sont pénibles, Jeanne.

vendredi 23 novembre 2012

B. L'amour prêchi-prêcha


Larbi écrit à Jeanne

La mémoire n'est pas un tombeau.
Des écrits en ont gardé la trace :
M. Poncin , président de la revue "Les Annales de géographie" écrivait  à la fin du XIX éme, un article intitulé " La France extérieure en 1891".
C’est une litanie d’arguments en faveur de la colonisation par des nations telles que la France, l'Allemagne, L'Angleterre, la Russie; les USA ne sont pas cités, ni la Belgique , la Hollande, pas plus que l'Espagne ou le Portugal.
Poncin passe en revue les diverses manières de prendre le contrôle d'un pays et de sa population et termine par cette exclamation, une sorte de cri du cœur ! " Savoir se faire aimer est le principal secret de l'Art difficile de la colonisation."
Les peuples colonisés ont su répondre à cet Art.
C'était la seule voie.
L'amour prêché se transformait en violence et brutalités, en peur et soumission par la force.
Ces prêchi-prêcha, chère Jeanne, reviennent au goût du jour : en Libye, Afghanistan, etc.
La voie de la liberté était la seule possible, impossible de se contenter des os à ronger.


Larbi


lundi 15 octobre 2012

A. Larbi écrit à Jeanne



Les mots de Sara sont polis par le temps qui passe.  Ils me touchent au cœur. Naissance d’un dialogue - rare autrefois, sinon impossible – au cœur de notre passé.

Vous souvenez-vous de « La fureur de vivre », de « Graine de violence » et de « West Side Story » au cinéma l’Empire ?
Vous souvenez-vous des stocks américains et des motards de la Route moutonnière ?
Vous souvenez-vous des premières Ray Ban et des chemises Christophe ? Vous souvenez-vous des « je t’aime aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain » qui affolaient les jeunes filles habillées de petites robes Vichy ?

La jeunesse faisait irruption dans le cinéma mondial et donc dans le cinéma français.
C’était le temps des blousons noirs et de Marlon Brando dans « L’équipée sauvage ».

Rue Michelet, le cinéma s’appelait le Versailles. A Bab El Oued, c’était le Majestic, Les Variétés, le Rialto et le cinéma Lux. L’Empire était proche de l’hôpital Mustapha et de l’Eglise Saint Charles.

Nous aimions aller au cinéma.


Larbi

samedi 14 juillet 2012

97. Plasticage (2)



Le pain de plastic avait dû être déposé sur le palier de l'étage au dessous de celui où nous habitions.
C'est ainsi qu'il avait pu effondrer le sol de la Chambre sur lequel se trouvait posé le bureau et la chaise où la Petite Sœur était assise.

La chaise jumelle était vide, et Jeanne se souvient qu'elle était dans la chambre des parents à écouter les nouvelles de Guerre, à la Radio.
Je me souviens que j'étais dans la chambre des parents et que la Radio posée sur le lit racontait les actualités de la Guerre.
La Radio parlait encore d'embuscades, de négociations, d'enlèvements, de manifestations, de barricades, de généraux et de plasticages.


Les vitres de la fenêtre se sont brisées et le tas de verre est tombé en tintinnabulant à nos pieds.
Je ne me souviens pas du bruit de l'explosion, il se confond avec le son de chute du verre en cascade sur le sol de la chambre des parents. 
Il se confond avec les autres plasticages entendus à bonne distance, qui par la suite faisaient notre quotidien.
Il se confond avec les autres plasticages qui, plus près, plus tard, faisaient seulement chuter les vitres qu'on ne réparait plus. 
Il reste, dit Jeanne, qu'encore aujourd'hui tout bruit d'explosif, même de feux d'artifice, même de pétard de fête, me projette dans ce passé.

C'est comme si, dit Jeanne, le son et le souvenir s'étaient disjoints, comme si la pensée et le corps avaient préféré, soudain, se séparer.
La pensée s'est détachée des bris du verre et a couru seule dans la Chambre où était la chaise vide à côté de la Petite Sœur écrivant. 
La pensée disait que la Petite Soeur avait peur certainement, très peur, puisque, déjà, je veux dire avant, elle avait peur de tout. 
La Petite Sœur avait peur de la chaleur du bain maure de Saint Démon, de l'eau de la mer et des vagues, du vent qui risquait de l'emporter.
Sur le chemin de l'école, le vent soufflait fort et plus fort au pied de la Tour de la Cité, elle devait s'abriter pour ne pas s'envoler.
Jeanne devait n'avoir peur de rien pour la rassurer. Sara comptait sur Jeanne, comme Rachel avait compté sur Semia pour élever Sara.
Jeanne avait laissé la chaise jumelle vide et la Petite Sœur seule avec la peur qui avait surgi dans leur appartement de la Cité du Bonheur.


Le Père a dû les précéder, quand Jeanne et Sara se sont retrouvées dans le hall d'entrée, le Père était déjà en contrebas sur les gravats.
Le Père était debout, en contrebas, il criait le nom de Sara comme un enfant qui chercherait sa mère, une tâche rouge glisse sur son front. 
De cette chute sur la tête, on date le réel début de la folie du Père qui ne devint apparente qu'après l'exil.

(à suivre...)
LB

vendredi 13 juillet 2012

96. La Petite Soeur



Je me souviens des cris du Père qui était apparu debout sur les gravats en contrebas quand le nuage bleu s'était dissipé.
Je me souviens, qu'en contrebas, le Père criait le nom de Sara.
Un lampadaire se dessinait dans l'espace découpé par la destruction du mur de façade de l'immeuble de la Cité.

Le mur entre le couloir et la chambre était tombé, la porte avait disparu.
Au dessus des décombres de la Chambre, le lustre se balançait. 
Des cris chez les Redouane dont l'appartement était aussi éventré.

Le temps s'était arrêté, et tout le temps possible s'y engouffrait par la brèche que l'explosion avait causée.
Le miroir de la Salle à manger était intact, Diane, précédée de ses chiens aux canines redoutables, y tendait toujours la corde de son arc. 
La flamme de la veilleuse tremblait doucement au dessus de l'huile dorée où reposait la bobèche.

Seuls le faible lampadaire de la rue et la veilleuse atténuaient la pénombre dans laquelle était plongé l'appartement de la Cité du Bonheur.
Sara prit la boite d'allumettes Le Jockey sur le buffet où était posé le verre de la veilleuse.

Sara craquait les allumettes une à une et parcourait ce qui restait de l'appartement pour chercher la Petite Sœur.

Je la suivais pour l'empêcher de tomber au delà des seuils disparus.


Je la suivais pour souffler sur les risques d'incendie que sa folie provoquerait.

Au moment de l'explosion, tous le savaient, la Petite Sœur était dans notre Chambre de l'immeuble de la Cité et faisait ses devoirs sur le bureau. 


(à suivre...)
LB

95. Universel univers



Lila écoute Souleymane Bachir Diagne qui dit : "le processus de décolonisation du monde, de décolonisation des esprits est encore en cours".
Souleymane Bachir Diagne poursuit : ce qui a précédé les études postcoloniales, ce sont les études coloniales.Le colonisé n'est pas un acteur passif, il se passe, en réalité, une coproduction de monde.
Lila note "quelles sont les catégories de discours qui ont construit le discours colonial ?".
Lila note, comment le discours colonial a-t-il construit la figure de l'indigène ?
Lila note : les études postcoloniales ne remettent pas en cause l'universel, mais en posent la question pour la première fois, sérieusement.
Lila note : ce n'est que dans un monde décolonisé que la question de l'universel peut, enfin, se poser.
Lila note : sommes nous à la recherche d'un universel de traduction, dans un monde du cultures juxtaposées et multiples ?


Lila note encore : dans un monde décolonisé, il y a une sarabande de cultures innombrables, chacune se justifiant dans son contexte propre.
Lila écrit, sommes nous en passe de renoncer à une universalité de surplomb au profit d'une universalité de traduction.
Lila note, les études postcoloniales ont ouvert les écluses, permettent de faire l'école buissonnière et de soulever de nouvelles questions.
Lila note : quelle est la nature de l'universel ? Il faudrait faire une histoire des universalismes ? à la condition de sauver l'humanisme ?

(à suivre...)
LB 

dimanche 17 juin 2012

94. Wilfrid M.


Je me souviens de Wilfrid M., l'ami de longue date.
Wilfrid M. avait de l'argent, il avait plus d'argent que le Père. Cela se voyait parce qu'avec lui, nous allions à Sidi Ferruch.
Le restaurant de Sidi Ferruch était perché sur une falaise et, de ses fenêtres, la magnificence de la Mediterranée.
Nous restions tard le soir à voir arriver des grillades : sardines, rougets, crevettes, merguez, brochettes d'agneau. Et, moules marinières. 
À la fin, la note apparaissait et Wilfrid M. allait régler, lui seul, l'addition. C'était Byzance.
Cela n'était pas fréquent, une fois ou deux l'an, peut-être. Mais, c'est inoubliable, comme une sortie dans un monde inconnu. 
Sara refusait d'avaler la moindre moule ou crevette, au motif que ces animaux se régalent de cadavres. Un précepte religieux.
Le Père ne rechignait pas à transgresser la loi du rituel et se régalait. Nous dévorions les brochettes en léchant nos doigts.

L'amitié entre le Père et Wilfrid M. était incongrue, il a fallu des années pour en apprendre l'archéologie.

Je me souviens que nous allions rendre visite à la famille de Wilfrid M. dans la basse Casbah, du côté de la rue de la Lyre.

Ils avaient un fils qui possédait toute une collection d'albums de Mickey en volumes. Lecture que le Père ne favorisait pas du tout. 
La femme de Wilfrid était une chrétienne venue de France, et convertie par amour. Enjouée, cheveux blonds décolorés, elle fumait sans arrêt.

Madame M. parlait aux enfants d'égal à égal, elle nous considérait comme des interlocuteurs valables. Je l'aimais et j'aimais sa présence.

La maison des M. avait une atmosphère étrange, Ali entrait et sortait, il semblait l'homme de confiance de Madame.
L'appartement des M. était au premier dans l'immeuble, tout petit et encombré, modeste finalement, mais interdiction de monter dans les étages.
Interdit aussi de stationner sur le palier.
Le lien entre le Père et Wilfrid M. était profond mais semblait incongru. Hors mis leur religion, et leur manière cavalière de la pratiquer, ils avaient peu en commun.
Le Père disait que Wilfrid M. avait été son compagnon de chambrée dans une ville du Sud où tout jeune, on l'avait envoyé. 
Difficile de savoir s'il s'agissait d'un casernement ordinaire ou d'un de ces camps du Sud où furent parqués les juifs devenus "indigènes". 
Dire des juifs qu'ils étaient devenus "indigènes" semblait vouloir dire qu'auparavant ils ne l'étaient pas, or, ils l'étaient bel et bien. 
En réalité, en 1940, ils avaient été déchus de la nationalité française par l'Etat colonial augmenté des lois raciales du pétainisme.
Pour discriminer les juifs, l'Etat colonial sous Pétain, ne devait pas chercher loin, il suffisait de leur appliquer le Code de l'indigénat. 
Le Père disait, vois, pour discriminer les juifs, il suffisait de leur appliquer la loi qui régissait l'ordinaire des musulmans d'Algérie. 
Le Père disait, j'avais vingt ans, j'étais le plus jeune et les autres me protégeaient, surtout Wilfrid qui, de fait, s'appelait Léon.
Le Père disait, pour acclimater en Algérie les lois raciales du pétainisme, l'Etat appliquait aux juifs les lois raciales du colonialisme.
Le Père disait, c'était simple. 

(à suivre...)
LB

mercredi 13 juin 2012

93. Pâques à Saint Démon (2)


La chambre de Samuel était débarrassée de son lit, de la table de nuit et du meuble de toilette où étaient posées vasque et aiguière. 
On étendait ensuite des tapis au sol, de manière à couvrir presque toute la surface de la chambre.
À partir de cet instant, chacun avait pour consigne d'ôter ses chaussures sur le seuil, les enfants avaient intérêt à s'y conformer. 
Les frères de Sara étaient appelés pour porter des tables basses qu'ils posaient l'une près de l'autre au droit de la fenêtre.

Sara et Rachel couvraient les tables de tissus multicolores de manière à ne faire apparaître qu'une vaste surface.
Sara et Rachel dressaient ensuite la table du Seder.Au centre de la Table, elles déposeraient un plateau de cuivre qu'elles avaient fait briller soigneusement avec le Mirror.
Je me souviens de la bouteille de Mirror, de son bouchon qui se vissait et des chiffons noircis, de Rachel dont le bras s'agitait. 

Rachel faisait briller les cuivres comme pas deux.
Sur le plateau du Seder, Semia posait un os de l'agneau, un oeuf dur, au centre, côte à côte sur l'assiette, la couvrait d'un carré de soie.
Autour de ce centre, Semia disposait sur le plateau le bol de "mortier" fait de figues écrasées, les "herbes amères", branche de céleri. 
Rachel égrenait une grenade dans une coupe, l'arrosait de fleur d'oranger, posait la coupe sur le plateau et y plongeait la petite cuillère.
Je me souviens que la petite cuillère était en argent et délicatement ouvragée.

Sara apportait la motte de beurre et y plantait le louis d'or qui restait, d'une année sur l'autre, dans un tiroir gardé secret.
Il fallait encore installer les galettes, qui, napperons ronds et ajourés, racontaient la sortie d'Egypte et la traversée précipitée du désert.
"Ils fuyaient et n'avaient pas le temps de laisser lever la pâte avant de la cuire".

Chaque objet à manger était indispensable à la prière et aux récits que feraient les hommes avant le repas.
Le verre du kiddouch rempli de vin à ras bord, solennel, au pied contourné, posé dans une soucoupe colorée et que les convives se passeraient.
En lieu et place des assiettes, Sara et Rachel posaient les Livres. 
Semia apportait pour finir les coussins et les installait sur les tapis autour de la table, autant que d'hommes et au moins dix.

(à suivre...)
LB 

lundi 11 juin 2012

93. L'Etat colonial

Lila écrit le pouvoir colonial avait plus d'un tour dans son sac. 
Lila écrit, après avoir envoyé des conquérants prêts à toutes les cruautés, l'Etat colonial prêche la nécessité de la pacification. 
Lila note, le colonialisme cherche alternativement à tuer les résistants, à utiliser les conflits entre les groupes sociaux à son profit, à tracer de nouvelles frontières internes en utilisant des règles administratives, même si elles contredisent les lois de la métropole... 
Lila écrit, quand la résistance resurgit sous forme de rébellion, l'Etat colonialiste envoie à nouveau ses généraux et ses armées... 
L'Etat colonial adapte ses règles administratives pour soutenir l'action de ses soldats. Les constructions, toutes les constructions sont prises dans les mailles du filet mettant en place l'oppression coloniale. L'instruction est commandée par les nécessités de maintenir les inégalités inhérentes à la situation de Colonie du territoire occupé. 
Lila note encore, la politique sanitaire est orientée de manière à protéger en priorité les populations alliées au colonisateur. 
L'Etat colonial est à même de créer administrativement, à partir de peuples autochtones, des populations qui auront des droits sur d'autres. 
L'Etat colonial maquille les guerres de conquête en missions civilisatrices. Il trouve ses chantres pour sa propagande. 
Lila écrit que l'Etat colonialiste met ensuite en place un maillage administratif. Lila propose de l'appeler la Guerre de Papier. 
Lila écrit, ainsi la Colonie ne connaît jamais la paix car se succèdent ou coexistent sans cesse la Guerre de Papier et la Guerre des Armes. 
Quand se déclenche la Guerre de Libération, l'Etat colonial pousse à l'extrême Guerre des Armes, Guerre de Papier et leurs combinaisons.

Lila disait que ses grands parents avaient vécu comme tous les habitants du pays de leur naissance dans les mailles du filet colonial. 
Jeanne savait que chaque acte de ses parents avait été pris, et toute son enfance, dans la trame tissée par l'Etat colonial.

L'engagement du Père dans l'école laïque, son union avec Sara, la Cité du Bonheur montraient que toute liberté était bornée par l'état colonial.

(à suivre...)
LB

dimanche 10 juin 2012

92. Cité du Bonheur



L'appartement devenait une prison où Sara savait que les idées du Père les avaient peu à peu enfermés.


Dans la Cité du Bonheur, l'appartement lumineux était devenu une prison où Sara savait que les idées du Père les avaient peu à peu enfermés.


Seuls la famille de la speakerine de la Radio arabe et les Redouane saluaient encore Sara dans l'escalier.

Les voisins du Rez de Chaussée allaient en ville manifester à l'appel des Généraux et frappaient sur les casseroles quand il fallait. 

Deux des appartements s'étaient vidés, les Santillon et les Lanet étaient répartis en France d'où ils étaient récemment venus.
On n'entendait plus Monsieur Lanet jouer interminablement sur son piano "On a volé la bague à Jules" et sa fille ne venait plus pour le goûter. 
L'immeuble pourtant avait vu se côtoyer les parfums de l'huile d'olive, de l'huile d'arachide et ceux de la cuisine au beurre.

Mais Sara savait que les méthodes de cuisson elles-mêmes étaient maintenant atteintes par la hiérarchie et les lignes de fracture coloniale.
Avant leur départ, les Lantillon avaient commencé à se plaindre de l'odeur de l'huile d'olive.
Sara elle, prétendait que le beurre diffusait un parfum bien plus fort et que seule l'huile d'arachide avait la vertu d'être parfaitement inodore.
L'huile d'arachide ne pouvait déranger les voisins. Pour en être plus sure, Sara fermait la porte de la cuisine et, de surcroit, celle du couloir.

On en avait fini depuis longtemps avec les échanges d'assiettes de gâteaux pour Pourim ou L'Aid.
On n'allait plus chercher le sucre, le verre de farine ou l'oeuf qui manquait.

(à suivre...)
LB

jeudi 7 juin 2012

91. Le fusil



Chez Louise, il y avait un fusil caché dans la soupente, au dessus de l'évier, Louise disait toujours le lévier.
Après le blocus du Quartier, chaque immeuble avait été visité, on appelait cette pratique : le ratissage.

D'abord, la Radio avait donné l'ordre du désarmement, chacun devait apporter ses munitions dans les commissariats.
Tout était étrange, car les commissariats eux mêmes avaient participé à la sédition.

Le plus jeune frère du Père avait caché lui même le fusil dans la soupente, et le Père l'ayant su, était devenu furieux.
Comment pouvait-on mettre Louise ainsi en danger et compter sur son infirmité pour échapper au ratissage systématique du Quartier ? 
Comment le jeune Frère osait-il ? Crier des âneries, les dimanches autour d'un gigot était une chose, en faire était tout différent. 

Sara voyait que tous devenaient fous.

Le Père disait que les armes ne protégeaient en rien et favorisaient, d'une manière ou d'une autre, les meurtres. C'était tuer et être tués.

Le père insistait sur le "et".
Le Père avait toujours refusé la possession d'une arme dite de défense et le jeune Frère se moquait de lui et de ses théories.
La Guerre aidait les frères à régler leurs comptes.


La Guerre replongeait les frères dans les comptes mal réglés de l'enfance.
La Guerre fracturait doucement les familles.La Guerre montrait déjà les prémisses des ruptures prochaines.
La Guerre brisait la fragile harmonie des animosités tempérées.
Les Dimanches étaient devenus de plus en plus orageux, puis tonitruants. Ensuite, chacun était resté chez soi arguant du danger de circuler.

L'appartement dans la Cité du Bonheur devenait une île dans la tempête de la Guerre.
Le Père disait, ici, aimer la déclaration universelle des Droits de l'homme conduit à la plus grande des solitudes et à notre isolement.
Le Père dit, rassembler les hommes de bonne volonté est devenu impossible et il n'y a plus de place pour eux ou alors ils sont morts. Toutes les chances ont été perdues.


(à suivre...)
LB


lundi 4 juin 2012

90. Bab el Oued


A Bab el Oued, l'immeuble de la rue du Résistant Sans Grade était près de l'avenue où passait les tramways, une petite rue perpendiculaire.
Louise et David habitaient au numéro 5 et au cinquième étage dans le deux pièces, avec leurs quatre enfants.
Là que le Père avait grandi, là dont le Père partait pour aller dormir chez une tante mieux logée quand le petit dernier est né. 
Là que Louise est restée avec ce dernier fils après la mort de David et le départ progressif des plus grands.
Là que Louise, ayant perdu la vue, pouvait se déplacer sans aide, dans cet appartement dont elle connaissait chaque espace et chaque recoin.


Là qu'elle était assise des heures à faire de petites pâtes, les roulant une à une entre pouce et index, les laissant tomber sur un plateau.



Parfois, elle s'arrêtait pour évaluer les quantités et avec la paume de sa main enfarinée, elle faisait rouler les petites formes oblongues.



Elle avait la tête dressée comme pour regarder au loin droit devant elle. Cela lui donnait un air de grave méditation.
La fabrication des pâtes se trouvait parée d'une étrange solennité. Quand le plateau était plein, il fallait encore les faire sécher.

C'est là, au 5 Rue du Resistant Sans Grade, au cinquième étage de l'immeuble, non loin du tramway, que j'ai su la haine de Louise pour Sara.
C'est là que le Père et Sara ont dû habiter entre la maison du Village au Bord de L'eau et la Cité sur les Hauteurs de la Ville Blanche. 
Je me souviens avoir entendu Louise calomnier Sara en son absence.

Là, a commencé une petite guerre en famille au beau milieu de la Guerre qui ne disait pas encore son nom.
Sara se souvient et dit : devant tous, toute petite, tu as répété tous les mots blessants. La construction de la Cité sur les Hauteurs n'était pas achevée.


(à suivre...)
LB 

89. La Juva4



Je me souviens de Pâques à Saint Démon où nous allions en Juva4. Seul le Père conduisait. Sara suivait sur la carte. Nous trois à l'arrière.
Le voyage était long et nous nous disputions pour ne pas "être sur la barre" du siège arrière.


Sara et le Père calculaient la durée du trajet en tenant compte d'une vitesse moyenne de 60 kilomètres-heure.
Le Père n'en perdait jamais une, pour tenter de nous intéresser à un de ses problèmes de mathématiques.

Les tournants donnaient la nausée surtout entre le Village des Asphodèles et la Ville Blanche.
Avez vous connu les Juva4?
Je me souviens, que la Juva4 était toute en rondeurs. Le tissu qui tapissait l'intérieur avait l'apparence du velours et le toucher rugueux.  
Il y avait le relief du logement de la roue de secours sur le haillon du coffre.
Nous nous arrêtions sur le bord des routes pour manger sur une vieille nappe posée au sol, ou assis sur le siège de la Juva portes ouvertes.
Pour le voyage, Sara avait préparé la Glacière que le Père avait installée dans le coffre avec les outils et la valise.

Je me demande combien devaient coûter ces engins. On les usait jusqu'à la corde. Pas question d'en changer tous les deux ans...
Quand nous nous arrêtions, des gens arrivaient, des enfants ou des vieux qui échangeaient avec Sara des salutations en arabe.
Pâques à Saint Démon rassemblait chaque année toute la famille, c'était comme une fête de l'Aïd el k'bir ou un Noël.
Chacun prenait la route et les chemins convergeaient vers la maison de Rachel et Samuel qui avaient fait les préparatifs.
Et puis Samuel est mort, et la Guerre a commencé à durer, Sara n'a plus voulu prendre la route avec les enfants.

(à suivre...)
LB

mardi 22 mai 2012

88. Le Musée des Armées

Jeanne dit à Lila, le Musée des Armées célèbre le cinquantenaire de la Guerre d'Indépendance.

Lila dit, l'Armée française se souvient des Guerres en Algérie. 
Lila dit, il y a eu plusieurs guerres dans ce pays, on les a d'abord appelées conquête puis soulèvements, rebellion, et enfin évènements. 
Lila note, il y a eu plusieurs guerres de Papier, une guerre administrative presque continue, on l'appelait pacification. 
Note : 1863. Les tribus de l'Algérie sont déclarées propriétaires des territoires dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle. 
Lila écrit, Napoléon III fait figure de visionnaire, il envisage de créer un Royaume Arabe. 
Lila lit que Thomas-Ismaïl Urbain, conseiller de Napoléon III pour l'Algérie, est né en Guyane, converti à l’islam et époux d’une musulmane. 
Lila note, 1860, une partie des Européens spécule sur des terres enlevées aux musulmans au moyen de procédures de "cantonnement des tribus". 
Le Senatus Consulte de 1863 déclare les tribus d'Algérie propriétaires des terres dont elles ont la jouissance permanente et traditionnelle. 
Lila note encore, le Senatus Consulte de 1865 ouvre la citoyenneté française aux musulmans à condition qu'ils renoncent au statut coranique. 

Rachid écrit à Lila que ce n'est pas si simple. 
"L’article 2 du Senatus Consulte stipule que, les membres d’une même tribu seront répartis entre les douars auxquels se rattache la tribu". 
"L’unité tribale traditionnelle est remplacée par une organisation administrative dont le noyau devient le douar et non plus la tribu." 

Lila écrit, pour conserver l'Algérie, il y avait deux solutions, faire immigrer des Européens très nombreux ou se concilier les musulmans. 
1865. Napoléon III écrit à Mac Mahon que l'Algérie est "un royaume arabe, une colonie européenne, un camp français". 

Sara dit, les détails de la Guerre de Papier sont infinis, mais tout est simple quand on a compris qu'il s'agissait de créer la Domination. 

Lila continue de noter : Mac Mahon souhaitait 600 000 émigrés européens, or l'émigration en Algérie était alors très faible. 

La vieille Sara dit à Lila : ma petite, tu cherches les racines de notre exil, elles sont là, dans cette histoire d'avant même ma naissance. 
Elles sont là, exposées sur ces murs du Musée des Armées. 


(à suivre...) 
LB

mercredi 16 mai 2012

87. Rumeurs de plasticage


Jeanne se souvient qu'un jour, il a été question d'un projet de plasticage dans l'immeuble de la Cité. Ce devait être vers la fin de l'année soixante. 
Sara et le Père parlaient du plasticage possible, de cette voix qui enjoint aux enfants de ne rien entendre.
La famille Kerrouche venait d'aménager, à l'étage au dessous, dans l'appartement des Santillon. Fadela Kerrouche était speakerine d'une radio de langue arabe.
Jeanne se souvient que la venue des Kerrouche avait mis fin aux colères du Père causées par les travaux de couture où Sara s'était obstinée.
La crainte de plasticage faisait parfois murmurer Sara et le Père. 
Ils avaient fait la paix, car depuis le départ des Santillon, la machine à coudre électrique s'était presque tue.
Sara s'était résignée à ne confectionner que quelques vêtements pour elle ou les enfants.

(à suivre...)
LB 

mardi 15 mai 2012

86. Les parachutistes

Je me souviens quand les parachutistes se sont installés dans la Cité, ils avaient réquisitionné le Garage sous le terrain de tennis. 
Parfois, ils défilaient sur l'Avenue, en un petit groupe, avançant quatre de front, chantant un chant grave coupé d'un silence sur deux pas. 
Je me souviens du soir où de la fenêtre de l'appartement dans la Cité, j'ai vu trois parachutistes enfoncer une porte à coup de Rangers. 
Je me souviens qu'un des "bérets rouges" frappait avec la crosse d'une mitraillette sur la porte, que la porte a cédé et qu'ils ont disparu. 
Je me souviens du Général Massu et d'avoir pensé que son nom même était une violence.
Les parachutistes étaient-ils basés là parce que la Cité était bâtie à la lisière d'un quartier arabe ?
De la fenêtre de l'appartement de la Cité, on voyait les petites maisons, et les silhouettes des femmes sur les terrasses du quartier arabe.


L'école primaire de la Cité était prévue pour accueillir tous les enfants des environs.


Les terrassements de la Cité commencent en 1953 : projet de mêler les populations d'origines diverses sur les hauteurs de la Ville. 
Dans la Cité, on avait bâti deux écoles, un marché couvert, des jeux d'eau, une esplanade arborée, l'immense garage et le terrain de tennis.
L'architecte était Fernand Pouillon. Dans un bassin, des dauphins de pierre avec leurs jets d'eau.
Pouillon aurait-il pu imaginer que le Garage sous le tennis abriterait un régiment de parachutistes, et la torture ? 

(à suivre...)
LB